Les heures de prière en l’absence de signes visibles du soleil (lever, coucher…)

Les plages horaires des 5 prières obligatoires sont déterminées par les mouvements du soleil dans le ciel. Comme nous l’avons vu dans l’article 1, les hadiths traitant de ce sujet nous indiquent les signes apparents permettant de connaître la position du soleil, notamment la taille de l’ombre, la disparition totale du disque solaire, ou encore la disparition des lueurs du crépuscule.

Ainsi, lorsque l’un ou plusieurs de ces signes n’apparaissent plus, cela peut générer des difficultés pour déterminer certaines heures de prière. Comment fixer les heures de prière en l’absence de coucher-lever du soleil ou de disparition des lueurs du crépuscule ?

Cette problématique se pose dans certaines régions du monde et à certains moments de l’année. En effet, plus un endroit est loin de l’équateur, plus il est confronté à des périodes durant lesquelles les nuits deviennent excessivement courtes, et les lueurs du crépuscule disparaissent très tard, voire jamais. Dans certains cas extrêmes, il peut même arriver que le soleil ne se couche pas ou ne se lève pas.

Ce n’est qu’à partir d’une certaine latitude (distance angulaire par rapport à l’équateur) que se manifeste ce problème. A titre d’exemple, la ville de Paris, dont la latitude est d’environ 48,85°, se trouve déjà confrontée à des nuits très courtes en été. Le phénomène s’intensifie au fur et à mesure que la latitude augmente, à tel point qu’au Pôle Nord, le soleil ne se couche pas durant 6 mois (en été), et ne se lève pas durant les 6 autres mois (en hiver).

De nos jours, de nombreuses questions sont posées concernant les horaires de prière dans de telles circonstances.

Cependant, cette problématique n’est pas spécifique à notre époque. En effet, elle est apparue relativement tôt dans l’histoire islamique, à partir du moment où les musulmans se sont installés dans des régions plus ou moins concernées par cette réalité.

Nous verrons d’ailleurs par la suite que les savants ont été confrontés à ce sujet il y a déjà très longtemps et avaient déjà proposé une solution.

 

Avons-nous des traces de cette question à l’époque du Prophète  ?

Oui, pour des raisons complètement différentes, la question a déjà été soulevée à l’époque du Prophète .

En effet, lorsqu’il  évoqua, dans un hadith rapporté par Muslim, le fait que l’antéchrist (dajjâl / الدجّال) sévira durant 40 jours sur la scène mondiale, et que le 1er de ces 40 jours durera l’équivalent d’une année, les compagnons lui demandèrent alors si 5 prières seraient suffisantes pour cette journée ?

Le Prophète  leur répondit : « لا، اقدُروا لَهُ قَدْرَهُ », ce qui signifie « Non, évaluez-en la durée ».

Nous comprenons à travers cette réponse du Prophète  qu’en l’absence des signes apparents du déplacement du soleil, les musulmans doivent avoir recours à l’évaluation.

Au passage, voici ce que nous pouvons lire sur le site Maison-Islam à ce sujet :

« Combien de temps le Trompeur sévira-t-il sur la scène mondiale ?

Seulement 40 jours. Mais les 3 premiers jours auront une durée anormalement longue, au point que le Prophète  a dit que les musulmans devront, ces jours-là, accomplir les prières par référence au temps normal et non au seul déplacement apparent du soleil dans le ciel (M 2937). En effet, le premier jour s’écoulera aussi lentement qu’une année, le second comme un mois et le troisième comme une semaine. Les 37 jours suivants s’écouleront normalement (M 2937). »

 

Des savants proposaient déjà une solution à ce problème il y a très longtemps :

L’imam Nawawî cite dans son livre (Al Majmou’/المجموع) la parole d’Al-Moutawallî (المتولي), grand savant de l’école Châfi’î du 5ème siècle de l’hégire, qui nous disait il y a environ 10 siècles : « Il y a des régions à l’Est où les nuits sont courtes, les lueurs du crépuscule ne disparaissent pas chez eux, l’heure du ‘Ichâ débutera donc chez eux lorsqu’un délai correspondant au temps nécessaire à la disparition des lueurs dans un lieu proche (pays, ville, contrée) se sera écoulé. »

Voici, en arabe, le passage du livre Al Majmou’ dans lequel l’imam Nawawî cite cette parole d’Al-Moutawallî : 

قال صاحب « التتمة » (تتمة الإبانة لعبد الرحمن بن مأمون النيسابوري المعروف بالمتولي، مات سنة 479هـ): في بلاد المشرق نواحٍ تقصر لياليهم، فلا يغيب الشفق عندهم، فأول وقت العشاء عندهم أن يمضي من الزمان بعد غروب الشمس قدر يغيب الشفق في مثله في أقرب البلاد إليهم


Comment faire dans une situation où le soleil ne se couche pas, c’est-à-dire où il n’y a pas de nuit ?

Cette situation est observable sur des périodes plus ou moins longues, à de très grandes latitudes, comme au Nord de l’Europe ou du Canada. Ce point concerne surtout les prières du Maghrib, du ‘Ichâ et du Subh, dont les signes de l’entrée en vigueur n’apparaissent plus.

Différentes opinions ont été émises par les savants sur le sujet, mais l’avis majoritaire est de prendre pour référence l’endroit (pays, ville, contrée…) le plus proche ayant des horaires praticables. Cet avis permet d’obtenir un résultat cohérent.

 

Que faire dans une situation où il y a un coucher du soleil et un lever de l’aube, mais où les lueurs du crépuscule disparaissent très tardivement, voire jamais ?

Cela correspond à des latitudes moins importantes, comme à Paris ou Bruxelles par exemple, durant des périodes plus ou moins longues en été.

Le problème ne se pose pas pour la prière du Maghrib qui sera accomplie à son heure habituelle, juste après le coucher du soleil. La question se pose surtout pour la prière du ‘Ichâ car il n’y a pas de disparition des lueurs du crépuscule, mais également pour celle du Subh, le temps pouvant être très court entre les deux prières.

A ce sujet, des musulmans vivant en Grande-Bretagne ont exposé au Cheikh Ibn Jibrîn (savant saoudien contemporain, décédé en 2009) les difficultés rencontrées en été pendant environ 2 mois, durant lesquels les journées sont excessivement longues et les nuits excessivement courtes, l’heure du ‘Ichâ étant donc très tardive et celle du Subh trop proche. Ils lui ont ensuite posé un certain nombre de questions que nous avons tenté de traduire pour l’essentiel ci-dessous :

         Est-il autorisé de regrouper les prières du Maghrib et du ‘Ichâ, en les effectuant à l’heure du Maghrib, pour celui qui a la possibilité d’accomplir le Maghrib à la mosquée, durant cette période d’environ 2 mois ?

         Est-il autorisé de regrouper les 2 prières à l’heure du Maghrib pour celui qui prie à la maison ?

         Et pour celui qui n’éprouve pas de difficulté à accomplir la prière du ‘Ichâ à son heure tardive, est-il mieux pour lui de regrouper les 2 prières, ou de retarder l’accomplissement du ‘Ichâ même s’il prie tout seul ?

Il leur répondit :

         Dans la mesure où vous êtes résidents (donc pas voyageurs) et en sécurité (donc pas en situation de crainte comme sur un champ de bataille), il n’est pas autorisé de regrouper les prières du Maghrib et du ‘Ichâ sans raison (valable).

         Le temps qu’il faut habituellement attendre après le coucher du soleil pour accomplir le ‘Ichâ est de 1h30. [Prenez cet intervalle de temps], et ce même si cela intervient avant la disparition des lueurs rougeâtres du crépuscule à l’horizon, qu’il s’agisse d’une prière à la mosquée ou à la maison ;

         Et si ce n’est pas trop difficile, faites l’effort de retarder l’accomplissement du ‘Ichâ jusqu’à ce que la disparition des lueurs soit proche.

Voici les questions et la réponse susmentionnées, en arabe :

سئل الشيخ: نحن جمع من المسلمين الساكنين في بريطانيا، حيث في كثير من الأيام يطول النهار طولًا مفرطًا ويقصر الليل قصرًا مفرطًا…، علمًا بأن هذه الفترة تستمر قرابة الشهرين في فصل الصيف، فتقع مشقة على الناس من تأخر دخول وقت العشاء، واقتراب وقت الفجر، فهل يجوز جمع العشاء مع المغرب جمع تقديم في المسجد لمن يتيسر له أن يصلي المغرب في المسجد، وذلك طوال تلك الفترة؟ وهل يجوز جمع المغرب مع العشاء جمع تقديم في البيت؟ وبالنسبة لمن لا يشق عليه أداء صلاة العشاء في وقتها المتأخر، هل له من الأولى، أن يجمع أو يصلي الصلاة على وقتها المتأخر ولو منفرداً؟

فأجاب:

حيث إنكم مقيمون آمنون، فلا يجوز الجمع بين العشائين بدون سبب، والوقت المعتاد للعشاء بعد غروب الشمس بساعة ونصف، ولو قبل غروب الشفق، وسواء صلى في المسجد أو في المنزل، فإن لم يشق اجتهدوا في تأخير العشاء حتى يقرب غروب الشفق.

ومن صلى في بيته يحرص على الصلاة في الوقت، أي بعد غروب الشفق الذي هو الحمرة في الأفق، فإن شق على النساء والصبيان صلوا العشاء بعد الغروب بساعة ونصف أو ساعتين. ومن لا مشقة عليهم في التأخير عليهم تأخيرها حتى يتحقق دخول وقتها عندهم. 


Explication de cette opinion par notre cher professeur, Cheikh Ayoub (qu’Allah le préserve), fondateur de la Madrassah à Paris :

Cette opinion semble être la plus équilibrée, ni trop sévère, ni trop laxiste. Elle permet notamment de tenir compte des éléments suivants :

1.      Elle ne va pas à l’encontre du principe de base :

La principale caractéristique qui distingue les prières les unes des autres est le fait qu’elles aient chacune un horaire précis et déterminé. A titre d’exemple, les prières du Dhuhr et du ‘Asr sont identiques en tout point (4 unités à voix basse), excepté le fait qu’elles aient des plages horaires distinctes. Il n’est donc pas possible d’enfreindre ces horaires sans raison. Pour rappel, Allah nous dit (S4, V103) :

إنَّ الصَّلاةَ كانَت عَلى الـمُؤمِنينَ كِتابًا مَوقوتًا

« Certes la Salât demeure, pour les croyants, une prescription, à des temps déterminés. »

Par conséquent, lorsque les signes permettant de marquer le début ou la fin du temps d’une prière ne sont plus visibles, il faut trouver une solution qui ne remette pas en cause le principe de base.

Or, le regroupement du Maghrib et du ‘Ichâ va à l’encontre de ce fondement, mais nous reviendrons sur cette question dans un article dédié.

En revanche, le fait de laisser un délai qui correspondrait au temps nécessaire à la disparition des lueurs après le crépuscule dans la majorité des pays, c’est-à-dire environ 1h30, permet de prendre une précaution et de revenir à quelque chose qui se pratique de manière générale dans une situation normale.

2.      Elle tient compte des préoccupations des gens, notamment le besoin de sommeil, le travail… En effet, le fait d’attendre la disparition des lueurs peut conduire durant certaines périodes à accomplir le ‘Ichâ à une heure très tardive et très proche du Subh.

C’est pour cela que l’opinion à suivre en France et dans des pays équivalents en Europe ou en Amérique du Nord, est l’autorisation d’accomplir la prière du ‘Ichâ après que se soit écoulé le temps nécessaire à la disparition des lueurs en Afrique du Nord (c’est-à-dire les pays les plus proches ayant des horaires normaux). En effet, il se peut que durant certaines nuits d’été les lueurs blanches, voire même les lueurs rougeâtres, ne disparaissent pas. Ainsi, lorsqu’un délai de 1h30 après le coucher du soleil sera passé, il sera autorisé d’accomplir la prière du ‘Ichâ.

Attention : cela ne doit pas être pratiqué à n’importe quel moment de l’année, mais seulement lorsqu’il y a une grande difficulté, c’est-à-dire généralement entre 2 et 3 mois en été en France métropolitaine, lorsque les nuits deviennent excessivement courtes. Aussi, la précaution reste toujours que tous ceux qui peuvent attendre la disparition des lueurs (quand disparition il y a) le fassent.

Wallâhu A’lam.